Trois images de danseuses contemporaines
Mannequin posant avec un ensemble Cicatrice
Danseuses habillées de rouge

Cicatrice : boutique mode et confection.

Le lien s’est créé dès la première rencontre en 1987, et a duré plus de quinze ans. À l’époque journaliste free-lance, je collaborais avec le magazine culturel romand «Voir». Tout de suite le ton de cette collection 87 m’a plu: des tissus imprimés, des franges et beaucoup de couleurs à l’esprit «caraïbique». L’atelier-boutique se trouve alors au premier étage de la rue de la Louve où les trois sœurs Mathier (Antoinette biologiste, Marie-Laure décoratrice et Geneviève styliste) imaginent leurs deux collections annuelles.
D’aiguille en fil de l’histoire, je participe à la création du slogan pour chaque nouvelle année. Les cartes de vœux Cicatrice sont généreuses, elles joignent au texte un objet fabriqué maison, étui pour portable ou sac de coton souple pour ranger les chaussures, ou plus facétieux le coin-coin de notre enfance ou un badge marqué C.

En 2004, Cicatrice fêtent leur 20 ans. Pour marquer le coup, elles invitent la compagnie suisse de danse contemporaine Linga, Katarzyna Gdaniec et Marco Cantalupo, pour qui elles créent les costumes, à monter un spectacle de danse original qui sera donné au théâtre de l’Octogone en septembre. A cette occasion, j’écris cinq textes sur le thème du vêtement. Ils seront enregistrés avec les voix d’acteurs lausannois (Liliane Hodel et Vincent Siegrist, entre autres), et la bande passera en intermède entre deux changements de costume.

 

Photographies:
1) 2) et 3): Patrick Lüscher
4) et 5): Jacques Straesslé

Les textes du spectacle …

Elle est terrible la solitude de l’homme lâché dans une boutique pour femmes. Quand sa douce lui a dit : tu veux m’attendre dehors ? Il a vaguement bougonné quelque chose comme s’il jouait au ni oui ni non. Alors elle l’a pris par la main et le voilà au milieu d’une forêt de cintres qui cliquettent. Le nombre de beautés au mètre carré est impressionnant ! Alors qu’il est le seul élément masculin, personne ne le remarque ! Il opte pour le regard dans le vide quand déjà elle le bouscule. Ça te plaît ? Elle a osé la phrase qui fâche. Bien sûr ! qu’il répond car un rien l’habille et il aime comme elle est mais ce n’était pas ça qu’il fallait répondre ! Bien sûr c’est trop tiède, trop dénaturé, incompatible avec cette passion convulsive qui les anime toutes ! Il se promet que samedi prochain il ira dans les bois. Là il croisera des biches qui ne se posent aucune question sur leur pelage.

C’est une jeune femme en tous points parfaite, 25 ans à tout casser, plutôt mince. Manteau noir de tissu léger mais chaud, cintré, petit sac imitation cobra, venin à tous les étages. Pourtant quelque chose cloche, à y regarder de plus près il y a carrément une anomalie : elle boitille. Oh, il faut être fin observateur pour s’en rendre compte tant elle rectifie sa démarche, rééquilibre ce petit déhanchement forcé. À mieux y regarder, le talon de sa botte gauche vient de casser voilà une minute et comme elle a sa dignité elle continue comme si de rien n’était. Un seul but : le cordonnier qui se gardera bien de lui dire que même la beauté a son talon d’Achille !

Aujourd’hui, c’est ton premier jour d’école ma chérie. L’armoire en sapin est grande ouverte et on a nettoyé le miroir avec du vinaigre citronné pour que tu te voies bien. Évidemment, j’ai dit que je te laissais choisir mais je le regrette déjà. Es-tu sûre de vouloir mettre cette jupette orange avec le t-shirt de ton frère ? les socquettes dans les sandalettes sont du plus bel effet et comment te refuser ça puisque c’est ton premier jour d’école ? Il est l’heure de partir et tu te regardes une dernière fois. Tes frères et sœurs applaudissent, même le chien aboie pour montrer combien c’est réussi. Quand je prends ta menotte dans ma main, ta voix me signale une dernière chose alors que nous sommes déjà en retard : Dis maman, tu ne vas quand même pas mettre cette affreuse robe pour mon premier jour d’école ?

Alger, 42 degrés à l’ombre. Le photographe en est à sa troisième filature du jour Son jeu magnétique consiste à emboîter le pas à une mousmé sans plus la lâcher jusqu’à sa porte d’entrée. Disparaissant dans une djellaba mauve étoilée de «sikki», cette épouse serpente, le bas du visage dissimulé sous un litham. Elle marche à petits pas babouchéens dans les ruelles et s’arrête soudainement. Aussi sec elle se retourne, son regard lui déconseille de faire un pas de plus. Faussement obéissant, il la regarde s’éloigner, ne la lâche pas des yeux. En pénétrant chez elle, la femme ne ferme pas la porte, se sait observée. Elle enlève sa robe qui s’accroche aux bijoux. En dessous, il n’y a ni la guêpière, ni les seins nus espérés mais un tailleur pied-de-poule, classique. Sous le choc, l’homme braque son appareil vers le ciel pour immortaliser un nuage en forme de point d’exclamation.

Un homme amoureux se couche sur le futon, à côté de sa brune. Ils sont encore tout habillés, il l’embrasse en essayant d’enlever ses chaussures en même temps. Impossible, les lacets sont trop serrés, on les dirait collés, même une aiguille ne pourrait en faire façon. Plus les baisers s’intensifient et plus les lacets refusent de céder. C’est un cas désespéré et la jeune femme le mange des yeux. Son regard doux n’est pas pressé, il semble lui dire : j’aime être avec toi que tes pieds soient nus ou pas. Il sort un couteau de sa poche, introduit la lame. Ses orteils se libèrent comme d’un corset. La femme se penche pour embrasser le pied délivré à travers le trou de la chaussette.

Ça arrive sans crier gare, un beau matin ou entre chien et loup. L’ado se met à hurler qu’elle ne supporte plus ces fringues de bébé. L’es petite fille ne prend pas de pincettes pour parler à sa mère, elle lui demande de tenir bien ouvert cet immense sac en plastique destiné à recevoir ce qu’elle ne peut plus mettre sous peine de mourir de honte dans la seconde. Oui, non, oui, non, non, non, et non… le tri est vite fait. Dans l’armoire vide ne pendouille plus qu’un minable sachet de lavande. Maintenant elle a son air satisfait des grands jours, rayonnante dans son t-shirt «peace» et ses jeans déchirés. Prenant ce sourire pour une invitation, la mère propose d’aller faire quelques magasins pour partir à la recherche du Graal, mais elle n’y pense pas ! Elle ira avec ses amies, ses références. Il ne reste à la mère qu’à descendre le sac à la cave. Va savoir pourquoi, elle n’a pas le courage de les donner tout de suite ; qui sait ! Des fois qu’elle change d’avis !

L'article paru dans Voir

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